Etal de fruits produits en France
L’autre jour, alors que j’étais sortie faire des courses dites « de première nécessité » et prise d’une forte envie de fraises, je suis restée indécise devant les trois barquettes que proposait le primeur d’à côté. L’une contenait 250g de gariguettes d’Ile de France pour 5,95€. Elles sont bonnes les gariguettes, ce sont des fraises acidulées. Dans la deuxième, il y avait des fraises marocaines tout aussi alléchantes à 3,45 la barquette. La troisième comprenait 500g de grosses fraises bien rouges provenant d’Espagne, pour 6,90€. Je suis restée devant l’étal cinq bonnes minutes, puis j’ai pris les deux plus économiques. Drame de l’indécision. Mais cette perplexité m’a plongée dans des interrogations sans fin, qui m’ont conduite du locavorisme à la question de la souveraineté alimentaire...
Près de chez soi, jusqu'où ?
Le locavorisme, c’est le fait de consommer des produits fabriqués près de chez soi, souvent en circuits courts, c’est-à-dire sans intermédiaire entre moi consommateur et le producteur. Mais près de chez moi c’est jusqu’où ? Et pourquoi ce serait mieux de consommer des fraises françaises plutôt que belges, marocaines ou espagnoles ? Que nos amis les Belges ne m’en veuillent pas, mais quand même, les fraises ont un peu besoin de soleil pour pousser, ce qui est déjà une première réponse possible. Mais pourquoi pas les Espagnoles ? Pour reprendre les mots de notre site partenaire Alimentation générale, « Vaut-il mieux se nourrir principalement de ce qui est produit sur notre territoire de vie (ville, région, pays) et accessoirement de ce qui vient d’ailleurs, ou bien l’origine géographique de ce que nous mangeons est-elle, sauf exception, indifférente ? »
Selon un récent rapport, près d’un fruit ou légume sur deux dans l’Hexagone est importé. Pourquoi la France a-t-elle fait le choix d’importer des aliments qu’elle peut produire elle-même ?
Premier élément de réponse avec le géographe Gilles Fumey :
« Les légumes on en a, mais il faut des gens pour les ramasser, de la main d’oeuvre étrangère, qu’on ne veut pas rémunérer justement. Le modèle qui a été mis en place consiste à dire que puisque nous avons la possibilité d’exploiter des gens de l’autre côté de la frontière, faisons-le. La grande distribution a privilégié le fait d’avoir des prix bas. L’Espagne et le Maroc produisent toute l’année des produits de basse qualité dans des conditions sociales effroyables. Et sur le plan environnemental, c’est catastrophique car la tomate traverse toute l’Europe pour au final nous donner des produits de piètre qualité. »
Cuisine et dépendance : la fin d'une époque ?
Avocats du Mexique, lentilles du Canada, framboises du Portugal, tomates d’Espagne, fraises de Belgique… La manière dont nos approvisionnements dépendent des flux mondialisés n’a jamais été aussi flagrante. Est-ce à dire que la France a perdu sa souveraineté alimentaire?
Pour Gilles Fumey : « Nous sommes plutôt interdépendants, dépendants de choses secondaires, par exemple du Brésil pour le soja, parce que nous avons fait le choix d’un élevage industriel. Des clients nous achètent des poulets élevés avec du soja brésilien en Bretagne. Quant aux productions tropicales, la France est quand même privilégiée avec ses régions d’outre-mer. Une grande partie des bananes que nous mangeons en métropole vient des Antilles, la canne à sucre vient de la Réunion… A part le café et le chocolat, tout le reste peut être produit sur le vaste territoire
replique montre français. Nous avons la chance d’avoir une palette climatique riche depuis le Roussillon qui fournit des abricots jusqu'aux Flandres qui produisent des endives. »
Cette crise mondiale inédite peut être une chance de remettre tout à plat, à commencer par la manière dont nous produisons. Face à la délocalisation de la production agricole vivrière et nourricière qui s’est produite en France ces dernières années avec une déferlante de produits pas chers, certains appellent déjà de leurs voeux une relocalisation massive de notre production alimentaire.
Relocaliser ?
C’est le cas de l’ancien ministre de l’Economie et du redressement productif Arnaud Montebourg, l’un des premiers à avoir parlé de « démondialisation », aujourd’hui entrepreneur, lancé dans la production de miel et d’amandes français sous la bannière Bleu Blanc Ruche, que nous avons joint :
« La mondialisation doit être rétrécie, il ne s’agit pas de fermer les frontières, c’est à une sorte de rééquilibrage contre les excès de la mondialisation que nous devons nous atteler, nous Européens. Je suis pour la relocalisation des activités de production agricole sur le sol français, et favorable à ce qu’on mange le plus près de chez soi possible, ce qu’on a là où on est. Le mouvement des AMAP et des locavores montre qu’on peut manger très bien et très riche en consommant des produits de saison. Quel est l’intérêt d’aller chercher la nourriture loin alors qu’on peut la produire localement ? » Arnaud Montebourg
Il faudrait poser la question à ceux qui ont ratifié les accords internationaux, dont les deux derniers (entre les pays du Mercosur et l’UE, conclu en juin 2019, et le CETA, traité de libre-échange entre le Canada et l’UE, ratifié par le Parlement français en juillet 2019) ne manquent d’ailleurs pas de susciter des inquiétudes, entre arrivée sur le marché européen de produits de moins bonne qualité, concurrence déloyale et déstabilisation des filières agricoles européennes...
Mais qui dit circuits courts dit offre de saison, plus restreinte. Cela va à l’encontre de la promesse de la grande distribution et de son offre très large, tout au long de l’année. Sans parler des tarifs. L’intérêt d’aller chercher la nourriture n’est-il pas dans les gains obtenus par le commerce international en termes de quantité, de diversité et de prix, à défaut de qualité dans son assiette ? C’est un jeu d’équilibres entre circuits courts et circuits longs pour répondre à plusieurs exigences en même temps : consommer de tout, tout le temps et sans dépenser davantage, non ?
Il faut savoir ce que l’on veut, rétorque l’ancien ministre.
« En Europe par exemple, nous sommes en compétition acharnée avec une concurrence déloyale. Il faut aller voir ces paysages couverts de plastique de la région d’Almeria ou de Huelva en Espagne où l’on fabrique les tomates et les fraises hors saison pour le nord de l’Europe : C’est un modèle anti social et anti environnemental donc condamnable. Et on n’a jamais été capable d’organiser la régulation. » Arnaud Montebourg
Reste que les tomates espagnoles coûtent (souvent) moins cher, donc. Et ce qui est valable pour les tomates l’est aussi pour mes fraises, les poireaux et les carottes, qui peuvent varier du simple au double, même si elles ont moins voyagé. Selon Yuna Chiffoleau, agronome et sociologue à l’INRAE, qui travaille sur les circuits courts.